
Dans mon accompagnement, je constate très souvent que la grossesse qui suit un deuil périnatal est vécue comme un paradoxe difficile à expliquer.
Sur le papier, il y a cette nouvelle grossesse tant espérée. Mais à l’intérieur, la peur prend souvent toute la place. Une peur diffuse, tenace, qui s’installe parfois dès les premières semaines et ne lâche plus vraiment.
La plupart des femmes que j’accompagne se demandent alors ce qui ne va pas chez elles. Parfois, ce doute est renforcé par le regard ou les paroles de l’entourage. Pourquoi l’angoisse est si forte. Pourquoi la joie ne revient pas comme prévu. Et pourquoi il est si difficile de se projeter, même quand tout semble bien se passer médicalement.
Il est important de le dire clairement : cette angoisse n’est ni une faiblesse, ni un échec. Elle n’est pas le signe que cette grossesse est « mal vécue ». Elle est la conséquence logique de ce qui a été traversé auparavant.
Comprendre ce qui se joue, dans le corps comme dans la tête, permet de ne plus subir cette angoisse au quotidien. C’est l’objectif de cet article.
Grossesse après un deuil périnatal : pourquoi l’angoisse prend autant de place
Une expérience passée qui laisse une trace
La perte d’un bébé, qu’elle ait eu lieu tôt dans la grossesse ou plus tard, n’est jamais anodine.
Le corps a vécu quelque chose de réel. Le cerveau aussi. Une rupture brutale, une annonce difficile, parfois un sentiment d’impuissance ou d’injustice. Souvent une culpabilité.
Même (surtout) lorsque l’entourage minimise, l’expérience laisse une empreinte profonde.
Ce que la femme, le couple, a vécu ne disparaît pas avec le temps. Il s’inscrit dans la mémoire émotionnelle et corporelle.
L’hypervigilance comme mécanisme de protection
Lorsqu’une nouvelle grossesse commence, le corps ne repart pas de zéro.
Il se souvient que « quelque chose de grave » est déjà arrivé. Alors il se met en alerte.
Cette hypervigilance peut prendre plusieurs formes : surveiller le moindre signe, le plus petit symptôme, scruter son corps, attendre chaque rendez-vous médical avec appréhension, avoir du mal à se détendre même quand les examens sont rassurants.
Ce n’est pas de l’exagération. C’est une tentative, souvent inconsciente, de se protéger d’une nouvelle chute.
La perte de l’insouciance
Avant la perte, la grossesse pouvait être vécue avec plus de légèreté.
Après, quelque chose a changé.
Chaque étape devient chargée. Chaque délai paraît long. Et chaque silence médical peut être source d’angoisse.
Cette perte d’insouciance n’est pas un choix. C’est la conséquence directe de l’expérience vécue.
Comprendre cela permet déjà de poser un regard plus doux sur ce qui se passe pendant cette grossesse.
Ce qui se passe dans le corps et dans la tête pendant cette grossesse
Un système nerveux en alerte permanente
Après une perte, le corps apprend à se méfier.
Même lorsque la nouvelle grossesse évolue bien, le système nerveux reste souvent en état d’alerte. Comme s’il fallait rester prête à faire face à un danger potentiel.
Concrètement, cela peut se traduire par une fatigue profonde, des tensions physiques, des difficultés à dormir ou à vraiment se détendre. Le corps est mobilisé pour « tenir », pour surveiller, pour anticiper.
Ce n’est pas quelque chose qui se décide. C’est un fonctionnement automatique, mis en place pour protéger après ce qui a déjà été vécu.
Un mental tourné vers l’anticipation
Quand le corps est en alerte, le mental suit.
Les pensées peuvent devenir envahissantes. L’esprit imagine des scénarios difficiles, parfois même sans raison apparente. Chaque examen, chaque rendez-vous, chaque étape devient un point de tension.
Ce besoin d’anticiper n’est pas un manque de confiance. C’est une tentative de garder le contrôle pour éviter une nouvelle chute. Penser au pire donne parfois l’illusion d’être mieux préparée.
Mais à long terme, cette anticipation permanente épuise. Elle empêche de se sentir réellement présente à ce qui se passe ici et maintenant.
Pourquoi la joie, la projection et le lien ne reviennent pas toutes seules
La joie ne se commande pas
La plupart des femmes que j’accompagne après un deuil périnatal, pensent qu’elles devraient réussir à se réjouir de cette nouvelle grossesse.
Elles essaient parfois de se raisonner, de relativiser, de se dire que « cette fois-ci, tout va bien ». Souvent aussi parce qu’elles entendent, autour d’elles, qu’il faudrait être rassurée, positive, ou profiter de cette grossesse. Mais la joie ne répond pas à la volonté.
Quand la peur est omniprésente, elle occupe toute la place. Il ne reste plus beaucoup d’espace intérieur pour la légèreté ou l’enthousiasme. Ce n’est pas un manque d’envie d’être heureuse. C’est un corps et un esprit encore mobilisés pour se protéger.
La difficulté à se projeter comme mécanisme de protection
Avant de démarrer un accompagnement, je demande toujours aux femmes comment elles se projettent — positivement comme négativement — beaucoup me répondent qu’elles n’y arrivent pas du tout. Ne pas se projeter est alors souvent vécu comme un problème. Pourtant, dans ce contexte, c’est d’abord une stratégie de survie.
Ne pas imaginer la suite, ne pas se représenter l’avenir, permet de limiter l’attachement et donc la douleur potentielle en cas de nouvelle perte. Très souvent, ce mouvement commence dès le deuil périnatal lui-même, bien avant la grossesse suivante. Comme un processus discret, parfois invisible, où l’on cesse de se projeter pour continuer à avancer sans s’effondrer. Mettre une distance émotionnelle est alors une manière de se dire, parfois sans en avoir conscience : « si je n’y crois pas trop, je souffrirai moins ».
Ce fonctionnement n’est pas volontaire. Il s’installe naturellement après ce qui a déjà été vécu.
Le lien qui n’ose pas encore se créer pleinement
Dans cette grossesse, l’amour est souvent déjà là. Mais il est prudent. Mesuré. À distance.
Beaucoup de femmes aiment leur bébé, tout en s’empêchant de s’y abandonner complètement. Elles retiennent l’espoir, freinent les gestes, repoussent les projections. Non pas par manque d’amour, mais par peur de revivre une douleur insupportable.
Le lien n’est pas absent. Il est suspendu, en attente de plus de sécurité.
Ce qui aide vraiment à apaiser l’angoisse pendant une grossesse d’après
Restaurer un sentiment de sécurité
Quand l’angoisse est très présente, vouloir aller directement vers la projection ou la joie ne fonctionne pas.
Ce dont le corps a besoin en premier, c’est de se sentir suffisamment en sécurité. Sécurité physique, émotionnelle, relationnelle. Tant que le système nerveux reste en alerte, il est très difficile de relâcher la peur.
Concrètement, cela passe souvent par des choses simples mais essentielles : ralentir le rythme, relâcher les épaules et la mâchoire, sentir sa respiration redevenir plus ample, pouvoir s’asseoir ou s’allonger sans être en alerte, et ne plus avoir à faire « bonne figure » ou à tenir coûte que coûte.
Apaiser ne veut pas dire faire disparaître toute inquiétude. Cela signifie permettre au corps de sortir, par moments, de l’hypervigilance. C’est souvent à partir de là que les pensées tournent un peu moins en boucle, et il devient possible de ressentir autre chose que la peur, même brièvement.
Mettre des mots sur l’histoire vécue
L’angoisse s’intensifie quand ce qui a été traversé reste enfoui, minimisé ou jamais vraiment nommé.
Pouvoir raconter l’histoire du deuil, revenir sur ce qui a marqué, ce qui a fait peur, ce qui a laissé des traces, permet de redonner de la cohérence à ce qui se vit aujourd’hui. Les émotions ne disparaissent pas, mais elles deviennent plus compréhensibles, moins envahissantes.
Mettre des mots permet aussi de différencier ce qui appartient au passé de ce qui se joue dans le présent. Cela aide à sortir de la confusion permanente et à retrouver un peu de stabilité intérieure.
Ne plus porter seule cette charge émotionnelle change profondément la manière de traverser la grossesse suivante.
Être accompagnée par une professionnelle formée au deuil périnatal et à la grossesse d’après
Dans ce contexte, l’accompagnement n’est pas un luxe. Il offre un cadre sécurisant dans une période qui a profondément bouleversé les repères.
Un accompagnement permet de bénéficier d’un espace régulier pour déposer ses peurs, ses contradictions, ses ambivalences, sans devoir se justifier ni aller plus vite que ce qui est possible. C’est aussi un soutien pour comprendre ce qui se rejoue, identifier ce qui apaise réellement et ce qui, au contraire, renforce l’angoisse.
Progressivement, ce cadre aide le corps et l’esprit à relâcher la vigilance permanente. La projection et le lien ne demandent plus d’effort. Ils reviennent peu à peu, naturellement, à leur rythme.
Quand l’angoisse n’est plus à subir, mais à comprendre
Vivre une grossesse après un deuil périnatal bouleverse profondément les repères.
L’angoisse qui s’installe n’est pas un problème à éliminer à tout prix. C’est un signal. Le signe qu’une part de l’histoire a encore besoin d’être reconnue et accompagnée.
Comprendre ce qui se joue permet déjà de sortir de la culpabilité et du sentiment d’anormalité. Avec un soutien adapté, la peur prend moins de place. L’espace intérieur s’ouvre davantage à la projection et au lien.
Il n’y a pas de bonne façon de vivre une grossesse d’après. Il y a un chemin singulier, qui mérite d’être respecté.
Pour aller plus loin
Si tu veux comprendre comment je travaille, tu peux consulter ces pages :
- Accompagnement du deuil périnatal : pour voir à quoi ressemble le soutien après la perte d’un bébé
- Accompagnement grossesse d’après : pour découvrir le cadre proposé pendant la grossesse suivante
Tu y trouveras le format, ce qui est abordé concrètement, et ce que cela peut changer au quotidien.
Quelle que soit la perte vécue — arrêt de grossesse précoce, IMG ou décès de bébé — ce que tu traverses mérite d’être reconnu et soutenu. Tu n’as pas à porter cela seule.